lundi 24 novembre 2014

"Vaincre la peur" : dernier discours de Pacifique NININAHAZWE à la tête de FORSC

Discours du Délégué Général d’Honneur de FORSC, M. Pacifique NININAHAZWE, à la réception de remise et reprise avec son successeur, M. Vital NSHIMIRIMANA
Bujumbura, Chez André, 19 avril 2013


« VAINCRE LA PEUR »

Honorables parlementaires,
Mesdames, Messieurs les représentants du Gouvernement,
Mesdames, Messieurs les représentants du Corps diplomatique et consulaire,
Mesdames, Messieurs les représentants des organisations internationales,
Mesdames, Messieurs les représentants des confessions religieuses,
Mesdames, Messieurs les représentants des média,
Monsieur le Délégué Général de FORSC, mon cher ami Vital Nshimirimana,
Chers collègues de la société civile,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,

Les mots me manquent ce soir pour vous dire combien je suis heureux ;
Heureux de vous recevoir tous, au nom du Forum pour le Renforcement de la Société Civile FORSC, dans ce beau restaurant du Chez André, car votre présence témoigne de votre attachement à la cause que nous défendons et de votre soutien à FORSC et à la société civile burundaise.
Heureux de terminer en beauté, sain et sauf, un mandat qui est loin d’avoir été facile ; un mandat qui a failli coûter et ma vie et l’existence même de FORSC mais que j’ai réussi à terminer, non par mon mérite personnel, mais grâce à la collaboration d’une équipe formidable et à votre soutien.
Heureux de terminer avec un bilan, avec une organisation qui a connu une croissance indéniable au cours des quatre dernières années que ce soit en termes de programmes, de personnel, de moyens d’actions, mais aussi en terme de visibilité sur le plan aussi bien national qu’international.
Heureux aussi de pouvoir vous présenter mon successeur, le quatrième Délégué Général de FORSC, Monsieur Vital Nshimirimana qui succède à moi et à mes deux prédécesseurs Pie Ntakarutimana et Nestor Bikorimana.
Heureux enfin de vous annoncer que… mon mandat est bel et bien terminé ! J’ai eu la chance, « le peuple ne m’a pas demandé de modifier la constitution » pour lever la limitation du nombre des mandats. J’ai également eu la chance de constater que mes deux mandats étaient  tous valables, je n’ai pas donc eu le malheur de contester, de renier un de mes mandats pour postuler un troisième !

Je ne dis pas ces mots pour vous amuser, je suis sérieux. Je ne quitte pas la présidence de FORSC parce que je n’en suis plus capable, non plus je ne quitte pas la présidence de FORSC parce que les membres ne veulent plus de moi. Dans deux mois, j’aurai 37 ans, j’ai encore la carrure pour porter ces responsabilités. Certes nous n’avons pas un système de sondage crédible, mais les échos qui me parviennent me disent qu’un bon nombre de membres pensaient que mon départ n’était pas opportun. Mais je pars, parce que j’ai été élu sur un contrat avec les membres de FORSC. Ce contrat, notre constitution, se nomme les Statuts de FORSC, et il est strict sur le nombre de mandat d’un Délégué Général : un mandat de 2 ans renouvelable une seule fois ! Les contrats, les statuts, la Constitution, ils sont faits pour être respectés ! Nul – président d’une association, président d’un parti politique, président d’un conseil d’administration ou président de la république – ne devrait se cacher derrière la popularité ou les artifices malicieuses pour échapper au nombre de mandats qui lui sont autorisés en usant ou en abusant du pouvoir qui lui a été conféré. Charles De Gaulle disait qu’il vaut mieux partir cinq ans plus tôt que cinq minutes trop tard. Personne n’est indispensable, si cela est valable pour une organisation de 1quatre6 membres, cela est encore plus valable pour un pays de 9 millions d’habitants. Des bruits courent déjà, laissons-les dans le registre de la rumeur et gardons l’espoir que dans l’amendement annoncé de la Constitution de la République du Burundi on gardera à l’esprit ce principe contenu dans l’Accord d’Arusha que « nul n’exercera plus de deux mandats comme président de la république » et que l’on se rendra à l’évidence que l’exception sur les modalités d’une élection n’enlève aucunement sa nature à un mandat présidentiel. Un mandat c’est un mandat, le maximum de mandat autorisé est de 2 mandats. J’en appelle, comme toujours, au courage ; le courage de se défaire de mauvais conseillers pour le détenteur du mandat, le courage de dire la vérité pour l’entourage du détenteur d’un mandat, le courage de résister aux abus en tant que peuple détenteur de la souveraineté nationale.

Il y a quatre ans, j’ai été élu dans un contexte politique complexe qui, comme si l’histoire devait se répéter, avait beaucoup de similitudes avec le moment où je passe le témoin à mon successeur. Il y a quatre ans, on était à une année des élections de 2010 et beaucoup de questions se posaient sur les libertés publiques. Le parti FNL d’Agathon Rwasa avait du mal à obtenir son agrément par le Ministre de l’intérieur tandis qu’Alexis Sinduhije, leader du MSD, se trouvait en prison à Mpimba et rencontrait également des difficultés à faire agréer son parti. Il y a quatre ans, les jeunes de certains partis commençaient à tenir un langage effrayant et finirent par s’affronter de manière violente dans certaines provinces du pays. Il y a quatre ans, des réunions de certaines associations de la société civile ont été interdites dans certaines provinces sous le prétexte qu’elles n’étaient pas autorisées par l’administration communale. Il y a quatre ans, FORSC a été supprimé par le ministre de l’intérieur sous le prétexte qu’il comprend des organisations agréées par des ministres différents. Aujourd’hui encore, à deux ans des élections de 2015,  la question de la liberté des partis de l’opposition reste posée. Aujourd’hui encore les libertés publiques sont menacées par des initiatives légales restrictives sur la liberté de la presse, sur la liberté de réunion, sur la liberté d’association avec un projet de loi énonçant notamment que des associations non agréées par le même ministre ne pourront plus former un même collectif. Aujourd’hui encore, les villages sont quadrillés par les jeunes de la ligue Imbonerakure qui terrorisent ceux qui pensent autrement sous le prétexte qu’ils assurent la sécurité et, en face, les leaders de l’opposition commencent à appeler à la mobilisation de leurs jeunesses respectives. Face à ces situations d’il y a quatre ans, FORSC a protesté, dénoncé, mobilisé, plaidé et, avec les autres forces vives du pays, il a quelques fois gagné. Aujourd’hui encore, le moment de la protestation, de la dénonciation, de la mobilisation et du plaidoyer synergique est venu pour des victoires encore plus éclatantes. J’en appelle encore une fois au courage du dirigeant qui commence à légiférer par la peur des libertés qui ont fondé sa lutte d’hier et au citoyen de vaincre la peur pour sauvegarder ses droits chèrement acquis.

Il y a quatre ans, j’ai été élu à la veille du début des consultations nationales pour la mise en place des mécanismes de justice transitionnelle. Une certaine peur était perceptible, certains croyaient que les consultations nationales risquaient d’éveiller les démons d’hier. Les consultations se sont bien déroulées dans une parfaite collaboration entre le gouvernement, la société civile et les Nations-Unies. Aujourd’hui encore, nous sommes à la veille du vote d’une loi sur la Commission vérité et réconciliation. La peur reste perceptible dans la conduite du processus de justice transitionnelle. Certains ont peur d’appliquer le rapport des consultations nationales, il n’y en a qui ont peur d’une vérité qui pourrait exploser et qu’ils ne pourront plus maitriser, et chacun voudrait que la vérité soit dite sur les crimes de l’autre. Prenons le courage du consensus pour un processus qui rassure tous les burundais, pour une vérité qui libère les cœurs des victimes et des bourreaux. Agissons rapidement pour que l’enfant qui naitra ce soir ne porte pas la responsabilité des crimes qu’il n’a pas commis. Tous, nous devons vaincre la peur.

Il y a quatre ans, Ernest Manirumva était assassiné ! Tout au long de mes deux mandats, FORSC a pris le lead d’une campagne inédite pour réclamer la justice et la vérité sur la mort d’Ernest Manirumva. Ceux qui ont tué Ernest avaient peur de l’enquête qu’il menait sur des armes qui auraient été commandées par la Police Nationale mais qui ne seraient pas arrivées dans les magasins de la Police. Des policiers ont été assassinés, d’autres ont disparu parce qu’ils en sauraient sur cet assassinat. Le sénateur qui lui avait donné ce dossier est en fuite au Canada de peur d’être assassiné à son tour. Pendant quatre ans, nous nous sommes mobilisés, nous avons pris le courage de crier, nous avons obtenu des soutiens mais nous n’avons toujours pas de vérité. Hélas, le juge a eu peur d’explorer certaines pistes, il a eu peur de dire le droit.

Honorables, excellences,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,

Ce pays est embrigadé par la peur depuis plusieurs années et il doit s’en défaire pour évoluer et devenir un espace de libertés et d’épanouissement des citoyens.

Même si je parlais des ressemblances troublantes, au cours de mon mandat, j’ai vécu un moment unique que le nouveau Délégué Général ne verra pas : la célébration du cinquantenaire de l’indépendance !  Avec une devise intéressante « 50 ans, 50 œuvres », nous avons célébré le cinquantenaire. Célébrer des œuvres ? Mais pourquoi pas puisqu’il y en avait ! Des écoles, des centres de santé, des immeubles, sont bien sortis de la terre grâce à des burundais qui avaient retroussé la manche pour le développement de leur pays. Une telle implication des citoyens dans la construction de leur pays ne peut qu’émerveiller. Mais cela pouvait être complété par la réflexion, par une analyse critique, par un questionnement : d’où venons-nous et où allons-nous maintenant ? Nous avons eu peur d’affronter notre passé, nous avons eu peur de nous évaluer par rapport aux rêves d’il y a cinquante ans, nous avons eu peur de nous comparer aux autres. Ce chapitre pouvait être douloureux. Un des trois pays les plus pauvres du monde, un des dix les plus corrompus, nous sommes loin du rêve de justice sociale, de prospérité, de solidarité nationale qu’affichait le Prince Rwagasore.

Laisse-moi vous raconter cette histoire imaginée par un ami sur un certain Burikukiye. Burikukiye est un nom qu’on donnait aux enfants nés le jour de l’indépendance ; lui aussi, il est né le 1er juillet 1962 d’un père hutu mobilisateur du parti UPRONA. Trois ans plus tard, son père a été assassiné au cours des événements de 1965. A dix ans, en 1972, il a perdu tous ses grands-frères scolarisés dans différentes écoles du pays, par le fait de la répression de l’époque. Avec sa mère, il prit le chemin de l’exil au Rwanda où il grandira dans la haine des tutsi qui avaient tué les siens. A 20 ans, il s’engage dans différents mouvements politiques burundais en gestation à l’époque au Rwanda. A 26 ans, en 1988, il participe à l’attaque de Ntega et Marangara. Arrêté pendant quelques semaines, il parviendra à s’échapper de la rude prison pour retourner au Rwanda. A 31 ans, il revient au Burundi et s’angage ardemment comme propagandiste du FRODEBU en 1993. Victoire et désillusion, Burikukiye retourne dans la rébellion après l’assassinat du Président Ndadaye. Après une décennie passée à se cacher, à attaquer et  à terroriser, Burikukiye se réjouit de la fin de la guerre et participe aux élections de 2005 comme mobilisateur du CNDD-FDD. L’embellie sera de courte durée puisqu’il se désolidarise de son parti après l’éjection et l’emprisonnement d’Hussein Radjabu. En 2010, il espère de nouveau le changement et adhère au nouveau parti FNL. Après les élections, il sera torturé et emprisonné mais arrivera à s’échapper de nouveau. Désespéré, il est de nouveau tenté par une expérience guerrière. Le 1er juillet 2012, alors qu’il s’apprête à fêter ses cinquante ans ainsi que le cinquantenaire de l’indépendance, il reçoit un appel téléphonique d’un ami qui promet de le recruter dans un nouveau mouvement de libération du pays. Le soir, son corps est retrouvé décapité sur une colline de Bujumbura Rural.  Chaque décennie de sa vie a été marquée par la peur et chaque fois il a tenté de résoudre ses problèmes en disséminant la peur.

L’histoire de Burikukiye est une fiction qui nous rappelle que le 1er juillet 2012, on a oublié de célébrer aussi le cinquantenaire de la peur ! On aurait pu dire « cinquante ans, cinquante peurs ».

Honorables, excellences,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,

Au cours des quatre dernières années, je me suis employé à défier la peur. Cette peur diffuse dans le peuple burundais et qu’on ne sait plus localiser. La peur du lendemain amène le dirigeant à se cramponner à tout prix à son poste. C’est cette peur  qui amène à la restriction des libertés publiques, à l’assassinat des défenseurs de droits de l’homme. C’est cette peur qui empoisonne les relations entre la société civile et le gouvernement. Cette peur commande la révision de la Constitution, de violer le consensus d’Arusha pour s’octroyer un mandat de trop. La peur amène aussi le citoyen à abandonner son combat, à tolérer la violation de ses droits fondamentaux, à se complaire avec ce qui lui nuit.  La peur amène les citoyens à applaudir des voleurs et des tueurs. Comme dirait l’autre, « ce qui m’effraie ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons ». En effet, la peur amène à feindre l’indifférence quand on a envie de protester avec toutes ses forces.

En terminant, je voudrais souhaiter au nouveau Délégué Général, à mon ami Vital Nshimirimana, et à son équipe de s’investir pour casser cette peur qui, au bout du compte, ne profite à personne. Je lui souhaite beaucoup de courage pour élever la voix quand tout le monde se tait, d’oser dire la vérité sans partie pris si ce n’est que dans l’intérêt  du pays.

Pour le reste, il ne me reste plus qu’à vous remercier pour tout l’appui dont j’ai bénéficié de la part de chacun d’entre vous. Ma gratitude va particulièrement aux membres de FORSC qui m’ont soutenu, aux membres de mon comité, au staff de FORSC et à tous nos partenaires.
Bonne continuation et longue vie à FORSC.
Je vous remercie.



1 commentaire:

Sylvain Ndabarushimana a dit…

Le Burundi a tellement besoin des personnalités d'honneur qui se respectent. Et, pour y arriver, une des choses est tout à fait nécessaire:"l'auto-inspection" et "l'auto-critique". Si cela est garantie, on sera capable de vaincre la peur.
Je suis très reconnaissant qu'il y a d'homme de valeur qui suivra votre sentier. Un bon discours, Un bon exemple. Merci infiniment.