dimanche 21 octobre 2012

« Ndadaye Était En Avance Sur Son Époque».


Melchior Ndadaye, outre le travail politique qui lui a mené à devenir le premier président élu au suffrage universel au Burundi avant son assassinat, était aussi un pionnier dans la lutte pour les droits humains dans notre pays. Il était membre de l’une des premières ligues des droits humains Iteka. En exclusivité, Pacifique Nininahazwe, Délégué Général du Forum pour le Renforcement de la Société Civile (FORSC) avait livré au JOURNAL DU MUNTU son analyse du 18 ème anniversaire de l’assassinat du président Melchior Ndadaye. Cette interview vielle de toute une année et qui reste actuelle devrait rassurer nombreux ceux qui accusent à tort la société civile de se taire quand il s’agit de réclamer justice pour S.E Melchior Ndadaye.

Jean-Marie Ntahimpera : A l'occasion de l'anniversaire de l'assassinat de Melchior Ndadaye, que vous inspire la vie, l'action et l'assassinat du premier président démocratiquement élu?

Pacifique Nininahazwe: J'ai un profond respect pour le premier président démocratiquement élu du Burundi. J'étais encore jeune lors de son élection, je l'ai plus connu à travers les lectures des livres écrits sur lui et les témoignages de ses compagnons longtemps après son assassinat. J'ai toujours eu l'impression que, comme le Prince Rwagasore, il est parti trop tôt et mort incompris. Il n'a pas eu le temps de mettre en pratique ses idées et ses programmes, et sa disparition a laissé un vide difficile à combler au sein de son parti. Il me semble qu'il était tellement en avance sur son époque que ni son entourage ni ses adversaires n'ont pu comprendre le sens de son action. Son entourage a cru à un moment de revanche d'une ethnie sur une autre, l'occasion de faire subir la même injustice à ceux qui étaient considérés comme "oppresseurs" d'hier.
Ses adversaires ont interprété sa victoire inattendue comme une humiliation et une menace sur leur survie. Pourtant, il est surprenant de constater qu'à Arusha, certaines solutions imaginées en vue d'une gouvernance qui rassure tous les burundais se trouvaient déjà dans la pratique de gouvernement de Ndadaye. Les gens ont probablement oublié qu'il avait nommé un premier ministre ethniquement et politiquement différent de lui, que son gouvernement était composé de 60% de hutu et de 40% de tutsi, que son gouvernement comptait aussi bien des frodebistes que des upronistes. Il avait obtenu plus de 80% de sièges au parlement et aucun texte constitutionnel ne l'obligeait à partager une partie de son pouvoir avec son opposition. Aujourd'hui, les gens ont du mal à comprendre ce que NDADAYE avait retenu sans l'expérience d'une guerre civile et des négociations d'Arusha. J'ai également un profond respect envers lui en pensant au courage qui aura marqué son combat. S'il m'est tellement difficile de me battre aujourd'hui pour les droits de l'homme et la démocratie, j'imagine ce que cela pouvait être à l'époque de la toute-puissance du parti unique. Visionnaire qu'il était, il aurait craint l’inexpérience de ses lieutenants et auraient proposé une transition démocratique au régime de l'époque. Cela n'a pas jusqu’ici été confirmé par les dirigeants de l'époque. La confirmation suffirait à faire taire tous les détracteurs du Président NDADAYE et à démontrer la grandeur de cet homme d'Etat.


Jean-Marie NtahimperaDe ceux qui se cherchent des repères en politique, les uns se réclament de Ndadaye, leurs adversaires de Rwagasore. Ndadaye est-il l'anti Rwagasore? Ou Rwagasore et Ndadaye sont-ils complémentaires?

Pacifique Nininahazwe: Quand on compare les discours de nos deux héros, on est frappé par leurs ressemblances à bien d'égards, quoi qu'ils soient séparés de trois décennies. Leurs combats sont complémentaires. Les burundais se souviennent facilement de l'ambition de Rwagasore de libérer les burundais du joug colonial, mais ignorent souvent son combat contre l'injustice et sa passion pour ce qu'il appelait "une démocratie progressive". Malheureusement, à sa mort, il a été impossible de trouver un homme de sa carrure pour le remplacer et son rêve a été noyé dans les ambitions personnelles et antagonistes de ses lieutenants. Trois décennies durant on a chanté son nom, on a affiché ses portraits dans les bureaux et sur les lieux des rassemblements publics, mais l'esprit de Rwagasore n'y était plus. Son rêve de démocratie a été remplacé par des dictatures militaires, des injustices innommables ont été perpétués par l'élite dirigeante, des fils et filles du Burundi ont été contraints à fuir leur patrie, la masse paysanne a été complètement laissée à son sort, plus de 70% de la population est restée dans la nuit de l'analphabétisme, etc. Il va sans dire que cette situation ne pouvait déboucher qu'à une révolte. Un homme s'est levé, pensant qu'il était encore possible de mettre fin à ces injustices dans l'unité des hutu et des tutsi, sans effusion de sang. Un homme a pensé que la démocratie pouvait être la solution à cette situation. Il rêvait de construire une société burundaise "libérée des complexes d'infériorité et de supériorité". Il s'appelait Melchior NDADAYE et il en est mort. Les complexes avaient de très longues racines, on ne pouvait pas les éliminer si rapidement. Oui les combats de Rwagasore et Ndadaye sont complémentaires. Ils partagent tous les deux une profonde confiance dans le peuple burundais et une même conviction que l'épanouissement de ce peuple passera par la fin des injustices sociales et la responsabilisation d'un peuple uni et maître de son destin.
On ne peut opposer Ndadaye à Rwagasore. D'ailleurs on finit par constater que ceux qui se réclament de Ndadaye sans reconnaitre Rwagasore, ceux qui se réclament de Rwagasore sans reconnaitre Ndadaye et ceux qui ne se reconnaissent ni de l'un ni de l'autre ont eu les mêmes comportements une fois au pouvoir: la cupidité, le mépris des masses paysannes, l'exclusion, la haine, l'injustice.

Jean-Marie NtahimperaL"assassinat de Melchior Ndadaye a été suivi par une guerre civile qui a duré une dixaine d'années et a emporte des centaines de milliers de Burundais. Mais ni les assassins du président Ndadaye, ni les criminels des citoyens innocents n'ont jamais été inerpellés ou inquiétés. Croyez-vous que les mécanismes de justice transitionnelle qui tardent à venir sauront à la fois rendre justice à toutes les victimes et réconcilier les Burundais?

Pacifique Nininahazwe: C'est mon espoir si le processus de leur mise en place est bien mené. Mais au stade actuel, j'ai moult raisons de m'inquiéter. Le processus de justice transitionnelle est très dominé par les politiques dont la plupart, toutes tendances politiques confondues, n'ont aucun intérêt à l'éclatement de la vérité et, encore moins, aux sanctions pénales. Nombre d'entre eux ont des mains tachés de sang et ils voudraient le cacher à tout prix. L'autre inquiétude est liée au contexte politique que nous traversons. Comment veut-on engager un processus de réconciliation dans un pays où une partie de la classe politique reprend de nouveau le chemin de l'exil, dans un pays où certaines familles vivent dans la peur d'être exterminées du fait de leurs convictions politiques, dans un pays où des gens peuvent être menacés pour ce qu'ils sont dit, dans un pays où l'on peut se faire tuer à n'importe quel moment sans aucune suite judiciaire parce que le commanditaire est trop puissant! La réussite de ce processus dépendra énormément de son degré d'inclusion et de la reconnaissance de la primauté de la vie dans ce pays. Il y a encore du chemin à faire.

Jean-Marie NtahimperaAvez-vous une idée de ceux qui auraient commandité l'assassinat de Melchior Ndadaye ou les crimes qui s'en sont suivis?

Pacifique Nininahazwe: Eh ben voilà l'une des questions les plus difficiles et les plus faciles dans notre pays. J'aime une réponse qu'avait donné un jour Maitre Fabien SEGATWA: "Tout le monde connait plus ou moins les assassins de Ndadaye, sauf la justice burundaise!" A l'époque il faisait un parallèle entre l'assassinat de Ndadaye et celui d'Ernest Manirumva. Au niveau de la société civile, nous nous battons pour une mise en place rapide des mécanismes de justice transitionnelle qui permettrait de faire la lumière notamment sur l'assassinat de Melchior Ndadaye. Au stade actuel le gouvernement s'engage à mettre en pl ace une commission vérité et réconciliation au début de l'année prochaine et attendre les conclusions de la CVR pour initier le Tribunal Spécial. Du coup, les assassins de Ndadaye gagnent encore une gage d'impunité d'au moins cinq ans! A la société civile, nous demandons la mise en place concommitante des deux mécanismes.
Tu ne sais pas ce qui me révolte dans cette histoire. A la mort du Président Ndadaye, des gens sont allés en rébellion, ils sont battus une decennie durant, des milliers de jeunes combattants sont morts défendant les idéaux de démocratie, de justice, de respect de la vie humaine du président assassiné. Ils se sont battus parce que la justice burundaise, soumise aux volontés de l'exécutif, ne pouvait pas faire justice à Ndadaye. Que remarque-t-on aujourd'hui? Ceux qui se sont battus sont finalement arrivés au pouvoir. Certains sont gênés quand on leur parle du dossier Ndadaye, ils esquivent vite la question. Ils sont encore plus gênés quand on évoque les valeurs que défendait Ndadaye. La justice qui ne pouvait pas lui faire justice se trouve dans la même situation: à part un soupoudrage politico-ethnique qu'on lui a assénée, elle reste soumise au pouvoir exécutif et n'est pas en mesure de faire justice aux personnes considérées comme gênantes par le pouvoir. Une justice incapable de se prononcer sur Manirumva, incapable de remettre dans ses droits Hussein Radjabu, incapable d'arrêter les exécutions des membres du FNL de Rwasa! Parlez de droits de l'homme, on dira que vous vous opposez au pouvoir et que vous servez des intérêts des ennemis du Burundi. Parlez de dialogue politique, on vous traitera de tous les noms. Ndadaye, lui, il a proposé le partage de son pouvoir à ceux qui ne voulaient pas l'entendre. A dire vrai, Ndadaye a été assassiné deux fois: par ceux qui l'ont tué physiquement, mais aussi par les siens qui l'ont oublié et trahi son idéal.

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