jeudi 13 septembre 2012

La Société Civile Se Renforce Dans L’adversité ! Par Pacifique Nininahazwe


Pacifique Nininahazwe est délégué général du Forum pour le Renforcement de la Société civile (FORSC). Dans cet article, il répond au site Nyabusorongo.org qui avait accusé l’organisation qu’il représente, le FORSC, d’être mono ethnique, « a 100% Tutsi ». Une accusation fausse puisque le délégué général du FORSC et son adjoint sont à la fois hutu et tutsi, pour ne citer que ceux-là.
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J’ai lu l’article du site Nyabusorongo.org présentant le FORSC comme une organisation mono ethnique, et je n’ai pas été surpris, plutôt le contraire m’aurait étonné. L’article s’inscrit dans le prolongement de plusieurs autres publications du site qui ciblent des ONG internationales, des organismes des Nations-Unies et des organisations de la société civile burundaise. Je ne serai pas non plus étonné si demain le site attaque certaines ambassades. Chaque fois ce site s’intéresse à un aspect, l’origine ethnique des membres du staff et, quand cela arrange le site, la composition des membres des comités exécutifs des organisations. Ils n’hésitent même pas à changer l’origine ethnique de certaines personnes, s’il le faut, ou, comme dans le cas de l’attaque contre FORSC, à omettre des noms des membres du staff qui risqueraient de contredire leur argumentaire. Il y a lieu de s’interroger sur l’intérêt de cette démarche.

D’emblée, on pourrait se dire qu’il s’agit de personnes particulièrement préoccupées par une représentation équilibrée des groupes ethniques dans toutes les institutions et structures du pays. Je me souviens d’ailleurs d’un des cadres du CNDD-FDD qui nous avait posé la question, lors de la conférence publique du mois dernier sur la problématique de la vie chère, de savoir pourquoi la société civile n’appliquait pas les quotas ethniques de l’Accord d’Arusha (40% - 60%). Je sais que le CNDD-FDD n’est pas le grand partisan de ces quotas qui, à mon avis, doivent disparaitre le moment venu de notre constitution mais j’ai répondu à ce cadre qu’il n’avait rien compris à cet accord et à la nature même de la société civile. Ces quotas voulaient répondre au souci de rassurer tous les groupes « politico-ethniques» que la domination ou la surreprésentation d’un seul groupe dans les institutions étatiques n’allaient pas entraîner , comme par le passé, la discrimination, l’utilisation de la puissance publique (surtout le gouvernement, le parlement, les services de sécurité et la justice) contre d’autres groupes ou la tentative d’extermination d’un autre groupe. Non seulement l’Accord d’Arusha ne concerne que la gestion de la chose publique, mais en aucun cas on ne saurait appliquer cette philosophie à la société civile (rien n’empêche à cinq frères de créer une association pour défendre une cause qui leur tient à cœur) ni organismes internationaux (parfois le Burundi s’est rendu ridicule en demandant que des burundais soient limogés de leurs postes dans certaines instances internationales pour la simple raison qu’ils étaient de telle ethnie et parfois nous avons raté des chances de représentation dans certaines autres instances parce que la personne de la bonne ethnie ou de la bonne carte politique n’avait pas été trouvée) ou aux missions diplomatiques qui mettent en avant la compétence dans leurs recrutements. Mais la malveillance de ce site se trouve dans le fait de s’activer à débusquer coûte que coûte les structures où une certaine ethnie serait majoritaire sans travailler sur d’autres ethnies.

Cette démarche a une logique : le site voudrait faire passer un message selon lequel les difficultés du pouvoir en place à Bujumbura proviendraient d’un groupe ethnique et que l’opposition à ce pouvoir aurait une certaine coloration ethnique. Ce message a été particulièrement propagé par des services gouvernementaux lors de la grève générale organisée en mars dernier par les organisations engagées dans la campagne contre la vie chère. Le porte-parole du gouvernement, Philippe Nzobonariba, tout comme certains autre ténors du parti au pouvoir, ont rappelé à plusieurs reprises les villes mortes des années 94-95 et le renversement des institutions de 1993 comme si on disait : « attention ils reviennent ». Ce discours pouvait créer le doute dans la population et diviser le mouvement contre la vie chère. Dieu merci, la population n’a pas tenu en considération ces comparaisons anachroniques. Seul celui qui contrôle les services de sécurité renverse les institutions au Burundi, et celui-là ce n’est pas la société civile. Le renforcement de cette dernière sera plutôt un rempart contre ce genre d’aventures !

S’il fallait pousser loin la logique de ce site malveillant en cherchant les rapports de force ethniques dans le pouvoir en place et son opposition, il suffirait de faire deux analyses. Quel est l’origine ethnique des membres des deux corps suprêmes du Burundi ? L’un est visible, facilement reconnaissable, c’est le Conseil des Sages du CNDD-FDD. L’autre est invisible, car inscrit nulle part, c’est le Conseil des Généraux. Pas n’importe quels généraux ! Ce sont ceux-là qui détiennent la réalité du pouvoir aujourd’hui. S’agissant de l’opposition, il suffirait d’analyser l’origine ethnique des victimes des exécutions extrajudiciaires (j’oublie qu’on a dit qu’il s’agissait d’une petite affaire de simples assassinats). Celui qui s’y aventurera sera probablement surpris !

Faut-il pour autant penser que l’auteur de l’article malveillant contre FORSC ignore cette réalité ? Loin de là. Il sait qu’en caressant cette corde sensible, il peut diviser et mieux encore, il peut détourner l’opinion des vrais débats. Quand Pierre-Claver Mbonimpa dénonce les exécutions extrajudiciaires, qui a besoin de connaitre son ethnie ? La seule réponse qui est attendue de la part des gouvernants est de savoir si réellement des burundais ont été tués sauvagement par ceux qui devaient les protéger et ce qui a été fait pour sanctionner les auteurs, quels que soient leurs fonctions, et les mesures assurant la non répétition de ces crimes. Quand Faustin Ndikumana exige une justice indépendante et la mise en place de la Haute Cour de Justice (pourtant prévue dans la constitution pour réprimer la haute trahison et les crimes de cinq plus hautes personnalités du Burundi), qui a besoin de connaitre son ethnie ? Qui a besoin de l’ethnie de Gabriel Rufyiri quand il demande que tous les citoyens payent équitablement l’impôt (y compris les dignitaires), de celle d’Eulalie Nibizi quand elle demande l’harmonisation des salaires, de celle d’Albert Mbonerane quand il en appelle à la conscience de tous dans la protection de l’environnement, de celle de Mireille Niyonzima quand elle s’insurge contre les violences faites aux femmes, de celle de Libérate Nicayenzi quand elle se bat contre les injustices multiséculaires qui frappent la minorité batwa, de celle de Kassim dont les larmes inondent quand on abattent des enfants albinos pour un commerce inhumain, de celle de Marguerite Barankitse que voudrait que tous les enfants du Burundi aient un toit décent, de celle d’Onesphore Nduwayo qui n’exige que la transparence et la considération des besoins des populations dans la gestion de la chose publique, de celle de Gapiya quand elle s’égosille pour les séropositifs qui risquent de mourir par une négligence de ceux qui devaient décider rapidement pour éviter les ruptures de stocks d’antirétroviraux, de celle de Joseph Ndayizeye quand il demande le respect de la dignité de chaque être humain, d’Armel Niyongere quand il est exaspéré par les tortures infligées à un veilleur d’un hôpital par un puissant ivre, de celle de Pacifique Nininahazwe compatissant avec une mère de famille qui cherche en vain du secours après la découverte dans une latrine de la tête de son mari enlevé une semaine plus tôt par des éléments de sécurité…de celle de tant d’autres qui crient chaque jour pour que le quotidien des burundais change. Pour que le processus de justice transitionnelle ait un sens et une finalité heureuse, pour que la corruption cesse, pour que le dialogue politique et social s’installe, pour que le cultivateur ne se sente pas toujours oublié par l’élite, etc. Seule le site nyabusorongo.org peut encore s’intéresser de savoir si le planton qui reçoit les courriers était d’une telle ethnie, si le chauffeur de Mbonimpa était d’une telle autre ethnie quand il a été voir la dépouille mortelle d’Audace Vianney Habonarugira, si la secrétaire qui a reçu la plainte de corruption chez OLUCOME avait quelle largeur ou quelle longueur du nez. Le site peut continuer à s’amuser dans ce décompte, mais des questions épineuses existent et elles attendent des solutions.

La société civile burundaise a atteint une certaine maturité qu’on ne devrait plus s’activer à analyser une organisation à part. Il faut plutôt saluer cette synergie extraordinaire sur diverses questions intéressant la vie nationale et ce dépassement des clivages ethniques en son sein. Ailleurs, on observe des rivalités inutiles qui affaiblissent les organisations et la société civile dans son ensemble. Mais au Burundi, l’assassinat d’Ernest Manirumva en avril 2009 a eu un effet inattendu : la synergie de la société civile. C’est ce que j’aime dans la société civile ; elle se renforce dans l’adversité !

S’agissant de FORSC, l’ethnie n’a jamais été au centre de son fonctionnement. Je suis son troisième délégué général, j’ai succédé à un hutu et un tutsi. FORSC a déjà connu trois délégués généraux adjoints, deux hutus et un tutsi. Son comité exécutif est toujours ethniquement équilibré. Les recrutements au niveau du staff se fait sur tests, et le meilleur gagne sans considérer son ethnie. Le staff n’exécute que les décisions du comité exécutif.

Pacifique Nininahazwe 

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