lundi 14 décembre 2009

DISCOURS DE MR ALEXIS SINDUHIJE, PRESIDENT DU PARTI MSD, LORS DE LA REMISE DU PRIX DE PATRIOTISME

A la fin des années 80, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme entrait dans sa quarantième année. Le monde célébrait quarante ans d’une promesse, quarante ans d’un idéal censé conjurer l’ignominie de la guerre.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, devant l’ampleur de la barbarie dont elle était capable, l’Humanité avait pris conscience que son instinct destructeur pouvait l’amener à l’anéantissement total. Elle avait conclu que seule la promotion des valeurs universelles transcendantes pouvait l’aider à s’en sortir. Le monde entrait trop tard dans le XXe Siècle, siècle qui se voulait celui de l’égalité. Cette déclaration devait aiguiller et encadrer les luttes pour les droits partout dans le monde. Elle devait servir de légitimité aux aspirations les plus nobles des peuples, des mouvements de décolonisation asiatique et africain jusqu’aux droits des femmes, des enfants, des minorités en passant par le droit à l’alimentation, le droit à la santé, les droits culturels etc.

A la fin des années 80, l’ex-Union Soviétique rendait l’âme dans la Perestroïka et la Glasnost, les pays de l’Europe de l’Est tombaient un à un dans les bras de la liberté et la Roumanie avait été capable de tuer son dieu, Nikolaï Ceausescu. Le mur de Berlin vacillait. Un vent formidable allait souffler sur toutes ces ruines.

Ce vent formidable soufflait partout, mais pas chez nous. Pas une paille ne bougeait sur le Burundi. Et de fait, en 1988 le Burundi cuvait son sang noir. 6000 morts au nord du pays. La gueule de bois de la barbarie. Mais, 1988 n’était pas la première année où le sang coulait sur la terre de notre pays. Nous avions vécu 1965, 1969, 1972. Ce n’était pas la dernière fois non plus que le sang coulerait. 1991 se profilait déjà à l’horizon, annonciateur de la grande catastrophe qui allait débuter en 1993 et durer plus de 10ans.

A la fin des années 80, j’entrais dans cette phase de la vie d’un être humain, où il nous est donné de participer dans la vie publique, de faire ses choix et de défendre les causes que nous jugeons justes. A la fin des années 80, conscient de ma responsabilité face aux hommes, face à mon pays et face à l’Histoire, j’entrais activement dans le monde.

L’Histoire moderne de ce pays a été profondément marquée par la mort. D’innombrables vies humaines ont été perdues. Beaucoup de femmes sont devenues veuves, un nombre trop élevé d’enfants orphelins. Les parents ont perdu leurs enfants. La violence et la mort se sont installées au cœur de la vie, niant la vie. Elles se sont installées au cœur de la vie de ce petit garçon qui a peur et qui a vu son père partir et qui sait inconsciemment qu’il ne le reverra plus jamais. Il regarde sa maman, celle-ci détourne les yeux. Elle ne sait que répondre à l’interrogation non formulée de son enfant. Le silence s’installe dans les familles et ce jour-là cet enfant se trouve déjà si tôt à un tournant de sa vie. Il vient de faire l’apprentissage de la violence. Il doit faire un choix qu’aucun enfant de son âge ne devrait avoir à faire. Donnera-t-il la violence ou luttera-t-il pour la défense la vie ? En tout cas, quoi qu’il décide, il a perdu son innocence.

La violence et la mort se sont installées au cœur de la vie de cet autre petit enfant, qui regarde dans le ciel, ses yeux pleins de larmes, il ne sait quoi faire, il est assis à côté des cadavres de ses parents. Personne n’entend ses supplications. Lui aussi vient de faire l’apprentissage de la mort et de la violence très tôt et la même interrogation se pose à lui. C’est ça mon pays !

Mesdames et Messieurs, dans notre pays, après la mort, le silence s’installe toujours et l’oubli est de rigueur. Il faut continuer de vivre, afficher une bonne mine et faire semblant de vivre normalement. Le sourire sert souvent de cache-misère. On exhibe l’amour après avoir appris la haine dans les maisons. C’est aussi ça mon pays !

Où sont les fosses communes des disparus de 72 ? Pourquoi on n’enterre pas les victimes de 93 ? Pourquoi les familles n’ont jamais fait de deuil ? Ce déni de la mort est une seconde mort en soi pour nous, pour les victimes, pour les parents, pour l’être humain tout court.

Cette violence est dévastatrice. Dans mon quartier où je suis né, quand j’étais plus jeune, la violence contenue par les enfants finissait par trouver un exutoire. Je me souviens des scènes de lapidations de chiens, sur la place publique. Les passants nous voyaient faire, ils voyaient la loque sanglante qui rebondissait sous les coups, une atrocité à vomir, gratuite, un peu plus ça aurait été un humain – ils ne bronchaient pas. Pas un mot, pas un geste. L’insensibilité totale. C’était normal ou comme si.

Ce qui est pire dans cette trame jouée et rejouée encore et encore, est l’apparente indifférence des gens, particulièrement parmi les élites. Pour rendre la vie plus simple et plus facile, les élites que nous sommes, nous nous enfermons dans un autisme fracassant et le tueur écrit lui-même l’Histoire. Les victimes, elles, portent l’étiquette d’ennemis, ou tout simplement elles sont les représentants anonymes de leur ethnie. Ainsi par un glissement subtil, la victime devient à la fois comptable et responsable de sa propre mort ou de son infortune. La victime est tuée une troisième fois.

Nous ne pouvons plus nous permettre aujourd’hui de continuer à détourner les yeux. Notre pays a connu tant de drames, tant de pleurs et de tant de peines.

Cette déclaration universelle des droits de l’Homme est un héritage de l’humanité toute entière. Nous affirmons que le concept de droits de l’homme n’est pas un concept occidental car il n’est même pas un concept. Le respect des droits humains et de la dignité humaine, la tolérance doivent se vivre au quotidien.

Mesdames et messieurs, si aujourd’hui je me tiens devant vous pour recevoir ce prix, c’est parce que j’ai toujours suivi mon cœur, mon engagement, et le bon sens.

Mon cœur parce que la souffrance des autres ne me laisse pas tranquille. Leur souffrance est aussi la mienne car si je reste indifférent, demain elle me reviendra. Un pasteur allemand a, un jour, écrit que le jour où les nazis sont venus arrêter les juifs, il n’a pas bougé, il n’était pas juif, il ne se sentait pas concerné. Le jour où ils sont venus arrêter les libéraux, il n’a pas non plus bougé, il n’était pas libéral, il n’était pas concerné. Il a suivi le même raisonnement quand il s’est agi des communistes, homosexuels, les malades mentaux etc. A la fin, il écrit « le jour où l’on est venu m’arrêter il n’y avait plus personne pour crier. »

Mesdames et Messieurs, j’ai toujours suivi mon engagement car les actes seuls comptent. L’action reste le critère à l’aune duquel se mesure l’engagement. Nous portons en ces temps troublés une responsabilité historique d’agir.

Et enfin, j’ai toujours suivi le bon sens. Il me rappelle que je suis un être humain, rien de plus que les autres, rien de moins non plus. Je sais que la seule façon de me faire respecter est de respecter et de faire respecter les autres. Le souci de ma dignité dépend de mon souci de la dignité d’autres. L’on n’a pas besoin d’être né surdoué ni d’avoir beaucoup de diplômes pour distinguer entre le bien et le mal et agir pour le bien.

Mon rêve pour le Burundi est le rêve d’une nation enfin libérée de ses peurs. Une nation enfin capable de faire face à son passé peu glorieux et douloureux. Une nation enfin tournée vers l’avenir.

Mon rêve est que le Burundi soit une démocratie qui produit l’assurance qu’il est permis, et qu’il est possible, de cultiver le goût de la vie. Mon rêve est que notre pays apprenne le travail florissant parce que c’est le sens naturel de la vie. Elle implique en chaque homme, en chaque femme, des forces libératrices. Mon rêve est en somme de réhabiliter la vie.

JE VOUS REMERCIE

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