Il y a 6 ans disparaissait Ernest Manirumva…

Petit retour sur un dossier crucial pour l’analyse du centre et
du comportement du pouvoir au Burundi depuis six ans

Par Pacifique Nininahazwe

Ce n’était pas leur premier crime depuis qu’ils ont pris le pouvoir en 2005. Ils avaient déjà vendu le seul avion présidentiel, le Falcon 50, probablement le seul avion du pays. Ils avaient déjà emprisonné Gabriel Rufyiri pendant 120 jours pour avoir dénoncé cette vente illégale. Ils avaient déjà torturé l’ancien vice-président de la République, Alphonse Marie Kadege, ainsi que ses compagnons d’infortune, dans une affaire de coup d’État inventée de toutes pièces. Ils avaient déjà assassiné, à Muyinga, et jeté dans la rivière Ruvubu des dizaines de militants du FNL d’Agathon Rwasa. Ils avaient déjà emprisonné des journalistes, chassé sans ménagement des élus du peuple, et emprisonné injustement leur ancien président, Hussein Radjabu. Des dossiers de corruption impliquant de hautes personnalités étaient déjà nombreux, et l’impunité était déjà la règle.

Il n’y avait plus d’illusions : ils n’allaient pas combattre la corruption ni respecter les droits de l’homme. Ils allaient appliquer tout ce qu’ils avaient combattu pendant toute une décennie dans le maquis : l’injustice et la terreur d’État.

Le terrible matin du 09 avril 2009

Des tracts avaient été trouvés en janvier 2009 devant les bureaux de l’OLUCOME et menaçaient de mort ses dirigeants s’ils n’arrêtaient pas leurs enquêtes. Certes, les relations entre le gouvernement et les organisations de la société civile ne cessaient de se détériorer, mais personne n’avait accordé beaucoup de crédit à ces tracts, qui s’inscrivaient dans la lignée de nombreuses rumeurs, les unes plus alarmistes que les autres.

Le matin du 9 avril 2009, vers 7 heures, les habitants de Mutanga Sud, un quartier de la capitale Bujumbura, font une découverte macabre : le corps sans vie d’Ernest Manirumva gît dans le jardin de sa résidence, juste devant sa voiture. Un important attroupement se forme quelques minutes avant l’arrivée de nombreux éléments de la police nationale et du ministre de la Défense nationale de l’époque, le lieutenant-général Germain Niyoyankana.

Le corps est ensanglanté, notamment au niveau de la tête et des bras, et semble avoir subi plusieurs coups d’un objet contondant. Une chose est sûre : Ernest Manirumva a connu une mort lente et atroce.

Mais qui a fait cela, et que cherchaient ses bourreaux, qui l’auraient torturé à mort pour, visiblement, lui soutirer des informations ?

Une visite de sa chambre révèle une farde vide, maculée de sang, posée sur son lit. Rien d’autre n’a été emporté : ses bourreaux semblent avoir visé des documents. Son bureau, situé au quartier Kigobe, n’a pas non plus été épargné. On découvre, dans la même matinée, que la porte d’entrée a été défoncée la nuit de l’assassinat.

Pourtant, le bureau était gardé par deux policiers, et une position de police était installée non loin de sa résidence. On découvrira plus tard que le responsable de cette position ne pouvait pas justifier ses mouvements au cours de la nuit de l’assassinat.

Des questions sont restées dans les esprits et n’ont jamais été posées publiquement : pourquoi les assassins d’Ernest Manirumva n’ont-ils pas fait disparaître son corps, mais ont plutôt tenu à le laisser à la vue de tous ? Pourquoi le ministre de la Défense nationale a-t-il été le seul membre du gouvernement à se présenter sur les lieux, et si tôt le matin ? Le plus logique aurait été d’y voir les ministres de la Sécurité publique, Alain Guillaume Bunyoni, de l’Intérieur, Édouard Nduwimana, ou de la Justice, Jean-Bosco Ndikumana. Enfin, pourquoi le président Pierre Nkurunziza n’a-t-il jamais évoqué, dans aucun de ses discours ou déclarations, le nom d’Ernest Manirumva ?

Les réponses à ces questions révèlent le véritable visage du pouvoir de Bujumbura et dessinent les contours de son orientation autoritaire au fil des années. Le pire est probablement à craindre dans les années à venir.


Une société civile terrorisée mais mobilisée, une justice neutralisée

L’assassinat d’Ernest Manirumva provoque une onde de choc et de terreur au sein de la société civile burundaise. De nombreux activistes commencent à craindre pour leur sécurité physique. Beaucoup peinent à trouver le sommeil, se tenant en alerte au moindre bruit suspect dans la nuit.

Pourtant, la mobilisation est immédiate. La communauté diplomatique à Bujumbura, l’opposition politique, les défenseurs des droits de l’homme et une foule immense participent aux obsèques de Manirumva le 13 avril 2009. Les présidents de l’OLUCOME et du FORSC prononcent des discours fermes et déterminés :
« Nous ne nous arrêterons pas avant de connaître les assassins d’Ernest Manirumva. »

Dans les semaines et les mois qui suivent, plusieurs marches et manifestations sont organisées. Elles sont systématiquement interdites, soit par la mairie de Bujumbura, soit par le ministre de l’Intérieur lui-même. À ce jour, aucune manifestation liée au dossier Manirumva n’a pu se tenir. Une question s’impose : qui a intérêt à ces interdictions ?


Une interdiction révélatrice

Retour sur l’interdiction de l’une de ces marches.

En mai 2009, une manifestation est annoncée aux autorités de la mairie de Bujumbura afin de protester contre les lenteurs de l’enquête. Après plusieurs échanges de courriers et de réunions, le maire de la ville, Evrard Giswaswa, organise une rencontre entre les services de sécurité et le comité d’organisation, composé des présidents du FORSC, de l’OLUCOME, de la Ligue Iteka et de l’APRODH (Pacifique Nininahazwe, Gabriel Rufyiri, David Nahimana et Pierre-Claver Mbonimpa).

La réunion dure deux heures. Un accord est trouvé sur l’itinéraire, le nombre de participants et les modalités d’encadrement.

Mais en cours de séance, le commissaire de la région nord-ouest de la police, David Nikiza, quitte précipitamment la salle, vraisemblablement pour informer une autorité supérieure.

Quelques minutes avant la fin, le maire est appelé dans le bureau de son chef de cabinet. À son retour, visiblement mal à l’aise, il clôt la réunion en rappelant les points de consensus. Il n’a pas le courage d’évoquer la lettre d'interdiction qu’il n’avait pas initiée mais qu’il venait de signer dans le bureau de son chef de cabinet.

À la sortie, la lettre est remise au président de l’OLUCOME : la marche est interdite.

Une décision prise en contradiction totale avec les échanges qui venaient d’avoir lieu. Qui en est à l’origine ? Et pourquoi ce revirement soudain ?


Des commissions d’enquête sans résultats

Dans la foulée de l’assassinat, une première commission d’enquête, composée de policiers, est mise en place par le Directeur général de la police nationale, Fabien Ndayishimiye. Elle travaille pendant deux semaines sans produire de rapport.

Le 22 avril 2009, une deuxième commission est créée par le Procureur général de la République, Élysée Ndaye. Elle est présidée par le Procureur de la république en mairie de Bujumbura, Stany Nzobonimpa, et regroupe aussi bien des magistrats que des officiers de police. Elle fonctionne pendant plus de cinq mois sans publier de conclusions.

Face à ces blocages, la société civile lance, le 9 juillet 2009, la campagne Justice pour Ernest Manirumva. Elle décide de communiquer publiquement chaque mois sur l’évolution du dossier.

Cette mobilisation inédite finit par produire un effet. Le 22 octobre 2009, une troisième commission d’enquête est mise en place, présidée par M. Adolphe Manirakiza, un magistrat du parquet général de la république reconnu pour sa rigueur.

Cette commission marque l'opinion par l'arrestation d’un puissant homme d'affaires proche du pouvoir, M. Hilaire Ndayizamba, procède à plusieurs auditions importantes dont celle du Colonel David Nikiza et initie des actions plus ambitieuses. Mais dès janvier 2010, un ralentissement de ses travaux est constaté.

Son rapport, signé le 8 avril 2010, reste incomplet. Il recommande néanmoins la poursuite des enquêtes, notamment sur les éléments suivant :

  • auditionner M. Gabriel Nduwayo alias Sésé qui était détenu au Canada ;
  • auditionner et confronter MM. David Nikiza, commissaire de la région nord-ouest de la police,  Albert Bisaganya, adjoint de David Nikiza, et Godefroid Barampanze, commissaire municipal de la police en Mairie de Bujumbura au moment des faits, ce qui d’après la commission «pourrait permettre de déterminer la responsabilité de chacun au regard de leurs déclarations contradictoires» ;
  • obtenir certains relevés téléphoniques déjà demandés par la commission mais qui ne lui sont jamais parvenus, notamment ceux du commissaire David Nikiza et du général Adolphe Nshimirimana ;
  • obtenir les résultats des tests ADN par le FBI, plus particulièrement les résultats de l’ADN prélevé sur la personne de Messieurs Albert Sibomana, Egide Musabimana et Ntimpirangeza Célestin, confrontés aux échantillons d’ADN prélevés sur les lieux du crime et sur les véhicules suspects ;
  • déterminer la relation entre la mort du capitaine Pacifique Ndikuriyo et celle d’Ernest Manirumva.


Le rapport du FBI
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Juillet 2010, un autre rapport tombe, celui du FBI américain. Il est adressé au Procureur Général de la République M. Elysée Ndaye. Ce rapport, qui s’appuie particulièrement sur les aveux du policier Gilbert Havyarimana qui aurait participé aux réunions préparatoires et à l’opération de l’assassinat de Manirumva, décrit l’enlèvement d’Ernest à son domicile, le passage à son bureau de Kigobe, puis aux bureaux de la Commission Nationale du Désarmement où il aurait été torturé et exécuté, et enfin le rapatriement de son corps à son domicile vers 3h du matin. Certains éléments de ce récit corroborent les déclarations des voisins de Manirumva qui affirment notamment avoir vu huit policiers entrer la nuit  chez le défunt et le ramener avant que la même équipe y revienne environ deux heures plus tard. Le récit implique certains hauts gradés des services de sécurité dont le Général Adolphe Nshimirimana Chef du Service National de Renseignement, le Général Gervais Ndirakobuca Directeur Général Adjoint de la Police Nationale, le Colonel David Nikiza Commissaire de la Région Nord-Ouest de la Police Nationale et le Major Désiré Uwamahoro commandant du Groupement Mobile d’Intervention Rapide GMIR. Le rapport conclut, comme celui de la troisième commission d’enquête, par un besoin urgent de poursuite des enquêtes, notamment par l’audition et des tests ADN à effectuer sur un certain nombre de personnes dont les hauts gradés précités et leurs AT (agents de transmissions).


Un procès sans vérité

Après la production des deux rapports, il a fallu attendre une année entière pour avoir l’ouverture d’un véritable procès sur l’assassinat d’Ernest Manirumva. En dépit des conclusions des deux rapports insistant sur le besoin de poursuite des enquêtes et des demandes de la partie civile sur les compléments d’enquête, et après une tentative en septembre 2011 d’impliquer les leaders de la société civile dans l’assassinat de Manirumva, les juges décideront de passer outre les recommandations et condamneront des boucs-émissaires ainsi que de petits exécutants qui seront même parfois cités ultérieurement dans d’autres dossiers criminels alors qu’ils étaient censés être en détention à la prison centrale de Mpimba. Il ne serait pas non plus superflu de signaler que la majorité des magistrats ayant travaillé sur le dossier Manirumva ont par la suite connu des ascensions fulgurantes dans la magistrature burundaise. Etait-ce une forme de récompense ?

Un schéma qui se répète

De cette péripétie judiciaire sur Manirumva, il est extrêmement important de noter un schéma mis à l’épreuve de son efficacité et qui sera par la suite généralisé dans les dossiers politico-judiciaires les plus délicats à l’instar des massacres de Gatumba de septembre 2011, des exécutions extrajudiciaires de 2010-2012, de l’incendie du marché central de Bujumbura du 27 janvier 2013. 

Le schéma est tout simple :
1)     On nomme une commission d’enquête composée d’officiers de la police judiciaire (OPJ) et de magistrats relevant de niveaux de juridictions diversifiés, ce qui est inhabituel et non stipulé dans le code de procédure pénale.
2)     On arrête quelques petits poissons, parfois on apprend l’assassinat  de quelqu’un qui en saurait quelque chose sans que des enquêtes suivent, on ignore complètement certaines personnalités (généralement des services de sécurité) sur qui pèsent de lourds soupçons,  
3)     On en arrive à l’arrestation d’une personne bien connue qui pourrait satisfaire l’opinion (un grand commerçant ou une personnalité publique qui ont en commun une impopularité notoire : exemple Hilaire Ndayizamba dans le cas de l’assassinat d’Ernest Manirumva ou Evrard Giswaswa dans l’incendie du marché central).
4)      Il arrive parfois qu’on facilite la fuite à l’extérieur du pays ou l’évasion de prison des principaux exécutants (cas de Sésé dans le dossier Manirumva ou de Mwarabu dans le dossier des massacres de Gatumba).
5)      Il arrive aussi qu’on tente d’impliquer un leader de la société civile ou de l’opposition politique.
6)      L’enquête se termine généralement par la transmission d’un rapport de la commission au Procureur Général de la République et une conférence de presse de ce dernier.
7)      Enfin, le schéma termine par l’organisation d’un procès aux séances d’audition lapidaires et qui, dans son instruction, ne va jamais au-delà des conclusions du ministère public ou de la commission d’enquête.
8)      Les magistrats ayant coopéré sont par après gratifiés de postes de responsabilité dans la magistrature.

Mieux, on peut résumer ce schéma en huit points :

  1. Mise en place de commissions d’enquête atypiques ;
  2. Arrestation de suspects de second rang ;
  3. Évitement des personnalités influentes ;
  4. Disparition ou fuite de témoins ;
  5. Tentatives d’impliquer la société civile ou l’opposition politique ;
  6. Clôture des enquêtes sans suite réelle ;
  7. Organisation de procès limités ;
  8. Promotion des acteurs institutionnels impliqués.

Ce schéma contribue à neutraliser toute perspective de justice sur les crimes les plus graves commis sous le régime CNDD-FDD.


Disparition des témoins clés !

Contrairement à ce que d’aucuns pensent, le dossier Ernest Manirumva ne concerne pas l’assassinat d’une seule personne. Plusieurs autres personnes qui auraient des informations sur l’assassinat du militant de la lutte anti-corruption sont mortes tuées ou sont portées disparues. Les plus connues sont :
1.      Le Capitaine Pacifique Ndikuriyo. Officier de la garde présidentielle, il a été tué à son domicile le 30 avril 2009, soit trois semaines après l’assassinat de Manirumva. Il aurait été impliqué dans les préparatifs du meurtre de Manirumva mais aurait refusé à la dernière minute de collaborer à son exécution. Des éléments armés en tenue de police l’ont visé un weekend à son domicile sans que sa garde intervienne pour le protéger. Les éléments de sa garde ont été interrogés mais le dossier de son meurtre a été classé sans suite par le ministère public. Sa famille a peur d’évoquer ce dossier qu’elle estime très dangereux.
2.      Les AT (agents de transmission) de David Nikiza et de Gervais Ndirakobuca. Un policier du nom de Nzisabira attaché à la sécurité de David Nikiza a été cité dans le rapport du FBI comme ayant saisi la personne de Manirumva à son domicile et l’ayant amené de force au véhicule. Il serait introuvable depuis plusieurs mois de même qu’un certain Ezéchiel Icoyitungiye interné de force à l’hôpital dit Chez Legentil avant sa disparition. De même, le chauffeur de Gervais Ndirakobuca qui aurait conduit le bus ayant ramené à la maison le corps inanimé de Manirumva a été atteint de coups de balles dans un bistrot à Bwiza (un quartier de Bujumbura) et serait devenu introuvable après un bref séjour à l’Hôpital Militaire de Kamenge.
3.      Jackson Ndikuriyo, exécuté en septembre 2010 à Bubanza alors qu’il se trouvait dans le véhicule du commissaire de la police en province de Bubanza. Il aurait participé, avec Gilbert Havyarimana témoin clé du FBI, aux réunions préparatoires et à l’opération de l’assassinat de Manirumva. Peu avant son assassinat il avait été révoqué de la police nationale.

     Naturellement, les juges du dossier Manirumva n’ont jamais voulu étendre leurs investigations sur ces meurtres et disparitions en dépit des déclarations précises y relatives des organisations de la société civile et des demandes de la partie civile.

   Toutefois, il existerait encore nombre d’autres agents de police ou des démobilisés qui auraient participé à l’assassinat de Manirumva : certains ont été emprisonnés mais continueraient à être utilisés dans d’autres crimes. D’autres auraient été cachés dans des ambassades du Burundi à l’extérieur où ils seraient affectés généralement comme chauffeurs ou à d’autres postes d’agents subalternes.

La fuite et le retour forcé de Gabriel Nduwayo alias « Sésé »

Un homme est rapidement soupçonné d’avoir participé directement à l’exécution d’Ernest Manirumva : Gabriel Nduwayo, alias « Sésé ».

Connu à Bujumbura, employé de la SOGESTAL Kirundo et joueur de football — il aurait évolué au sein de l’équipe Alléluia FC du président Nkurunziza — il est également présenté comme proche des services de renseignement selon plusieurs sources.

Dans les jours suivant l’assassinat, il est inscrit de manière irrégulière sur une liste de cadres devant participer à une foire à Atlanta, aux États-Unis. Il obtient son visa le 8 avril 2009, soit le jour même de l’assassinat, et quitte le pays le 15 avril.

Il ne participe pas à la foire et poursuit son voyage vers le Canada, où il arrive le 19 avril et demande l’asile.

Avant son départ, il célèbre précipitamment un mariage civil, sans respecter les délais légaux de publication des bans. Son témoin de mariage n’est autre que le directeur général adjoint des services de renseignement de l’époque, le Général Sagaba.

En mai 2011, après deux ans à l’étranger, il est rapatrié au Burundi par les autorités canadiennes, notamment à la suite d’informations fournies par le FBI indiquant qu’il était resté en contact avec les services burundais.

À son retour, les autorités judiciaires burundaises hésitent à l’arrêter. Il faudra l’insistance de la société civile pour qu’il soit interpellé dès son arrivée, de crainte qu’il ne disparaisse ou ne soit éliminé.


Pressions accrues sur la campagne « Justice pour Ernest Manirumva »

L’assassinat d’Ernest Manirumva, pourtant très suivi par les principaux partenaires du Burundi, n’a jamais fait objet de la Communication du Président Pierre Nkurunziza. En revanche, son gouvernement a multiplié des actions à l’encontre des organisations engagées dans la Campagne Justice pour Ernest Manirumva.

Au moins quatre fois - en mai 2009, en juillet 2009, en avril 2011 et en avril 2014 - les manifestations organisées par la société civile pour demander la vérité sur cet assassinat ont été interdites, souvent sans explication et depuis quelques temps sous le prétexte fallacieux qu’on ne peut pas manifester sur un dossier en justice. En avril 2011, la manifestation a été brutalement dispersée par la police et le président de l’OLUCOME ainsi qu’un membre du staff de l’OLUCOME ont été arrêtés à la même occasion. Pourtant deux semaines plus tard, des manifestants ont été déplacés par des bus depuis Bujumbura Mairie et ont organisé une marche en toute quiétude à Kabezi, une commune de Bujumbura Rural, pour insulter les leaders de la campagne Justice pour Ernest Manirumva.

En novembre 2009, le Ministre de l’Intérieur a décidé l’annulation de la personnalité juridique de FORSC, organisation leader de la Campagne Justice pour Ernest Manirumva, sous un prétexte illégal que les membres de FORSC seraient régis par des lois différentes (FORSC est en effet une plate-forme de 146 organisations dont des Asbl régies par la loi de 1992, des syndicats et le barreau tous régis par des lois séparées). Il a dû suspendre sa décision sur pression de partenaires financiers du Burundi.

En septembre 2011, plusieurs responsables d’organisations engagées dans la campagne Justice pour Ernest Manirumva ont été convoqués par le parquet de la Mairie de Bujumbura pour s’expliquer sur une information diffusée par la radio Rema FM selon laquelle ces leaders auraient caché une information importante à la justice sur l’assassinat de Manirumva. Les présidents de l’OLUCOME et de l’APRODH ont également comparu à plusieurs reprises dans le même sens.

En novembre 2009, le président de FORSC a dû fuir le pays après que des informations publiées par certains media faisaient état d’un plan de son élimination physique par les services de renseignements et que des personnes inconnues ne cessaient de rôder à son domicile. De même, les présidents de l’APRODH et de l’OLUCOME ont connu des menaces de mort, dont un accident suspect du président de l’OLUCOME.

Bien plus, le gouvernement a développé un discours stigmatisant les leaders des organisations engagées dans la campagne comme des ennemis de leur propre pays, des nostalgiques des régimes passés, des cadres de l’opposition politique ou des agents à la solde des étrangers ennemis du pays. Parfois, des messages non officiels ont fait passer les leaders de la campagne comme des personnes d’une même origine ethnique et qui défendraient Ernest Manirumva pour son ethnie aux dépens de nombreux autres burundais non défendus parce qu’ils sont d’ethnie différente. Pourtant plusieurs informations concordantes indiquent que Manirumva serait de l’ethnie hutu et les quatre organisations les plus impliquées au départ dans la campagne (FORSC, OLUCOME, Ligue Iteka, APRODH) étaient dirigées par deux présidents hutu et deux présidents tutsi.

Une question reste donc posée : qui a intérêt au silence de la société civile sur le dossier Manirumva ? Cette personne est tellement puissante qu’il peut commander le ministère de l’intérieur, la Mairie de Bujumbura, la police, les services de renseignements, le secrétariat général du gouvernement et la justice. On constate aussi qu’à partir de la réaction coordonnée du gouvernement  à la campagne, il a été constitué une trilogie d’attaque contre les organisations de la société civile qui critiquent l’action du gouvernement : la limitation des libertés publiques, la menace physique et la stigmatisation ou diabolisation des leaders.

Un dossier tabou : le trafic des armes et des minerais

Pourquoi Germain Niyoyankana est le seul ministre à s’être présenté sur les lieux après la découverte du cadavre d’Ernest Manirumva dans la matinée du 09 avril 2009 ? La question n’a jamais été posée publiquement, mais elle ne manque pas d’intérêt. Surtout quand le ministre concerné au premier chef, en l’occurrence celui de la Sécurité Publique, le Général Alain Guillaume Bunyoni n’a pas fait le déplacement, ni aucun autre membre du gouvernement. La question est d’autant plus pertinente qu’on n’a pas vu le Ministre Niyoyankana se déplacer dans d’autres cas d’assassinats.

On est tenté de se poser plutôt l’autre question : le Général Germain Niyoyankana était-il au courant de l’enquête que menait Ernest Manirumva sur les armes que commandait la police mais qui n’arrivaient ni dans les stocks de la police ni dans ceux de l’armée ? Le ministre, avait-il collaboré à l’enquête en fournissant des informations à Manirumva ? Monsieur Niyoyankana, était-il au courant des liens entre certains officiers des services de sécurité burundais et les FDLR au Congo comme le montrera le rapport des experts de l’ONU sur la RDC ? Aucune enquête ne permet de répondre à ces questions.

Néanmoins une chose est sure : le ministre de la Défense Nationale devait se poser des questions depuis qu’on avait retiré à son ministère le monopole de l’importation des armes. Depuis qu’Alain Guillaume Bunyoni était devenu Ministre de la Sécurité Publique, les choses avaient changé. C’est dorénavant le Ministère de la Sécurité Publique qui importait les armes. Il est probable que le ministre de la défense nationale a continué à recevoir des informations sur les commandes des armes, si c’est le cas il pouvait aussi se poser des questions sur leur destination. Une enquête y relative ne pouvait que l’intéresser. Dans leurs investigations, les experts des Nations-Unies sur la RDC ont notamment découvert une commande de 40.000 fusils destinés à la police nationale du Burundi, ce qui dépassait de loin les capacités de ce corps qui comptait environ 20.000 hommes. Ils avaient également noté des relations particulières entre le chef des services de renseignements burundais, le Général Adolphe Nshimirimana et le responsable des FDLR. D’après leur rapport, Bujumbura facilitait le commerce des minerais des FDLR et leurs fournissaient des armes. Les paragraphes 87 à 89 de leur rapport final sont éloquents à ce sujet :

«87. Le Groupe a recueilli plusieurs témoignages selon lesquels les FDLR entretiendraient des contacts avec le général Adolphe Nshimirimana, le chef des services de renseignement du Burundi, ainsi qu’avec de hauts fonctionnaires de police burundais. Ces informations ont été corroborées par plusieurs éléments actifs des FDLR, par des services de sécurité de la région, par des responsables du Gouvernement burundais et par des membres de la société civile. Le Groupe s’est également procuré des relevés téléphoniques dont il ressort que, sur la période allant de juin à août 2009, 13 communications ont été passées entre le colonel Agricole Ntirampeba, le chef d’état-major du général Nshimirimana, et le major Mazuru des FDLR. En octobre 2009, un agent de liaison des FDLR a confi rmé à son tour que les FDLR collaboraient avec le général Nshimirimana et le colonel Ntirampeba, précisant qu’elles fournissaient principalement des moyens logistiques et une assistance médicale.

88. Le Groupe a appris que de grandes quantités d’armes légères et de petit calibre avaient été livrées au Burundi en 2008; elles avaient été convoyées par vols spéciaux vers l’aéroport international de Bujumbura et récupérées par des agents de la présidence et d’autres services de sécurité. Des responsables de la sécurité burundaise ont confi rmé certaines de ces livraisons qui, d’après eux, n’ont pas été comptabilisées dans les stocks offi ciels.

89. Le Groupe dispose de preuves concrètes attestant d’une tentative d’achat d’une cargaison de 40 000 fusils d’assaut Steyer AUG et de munitions offi ciellement destinée à la police burundaise, tentative montée par une délégation burundaise qui se rendait en Malaisie. De l’avis du Groupe, l’achat d’une telle cargaison pour la police burundaise paraît excessif, étant donné que celle-ci ne compte pas plus de 20 000 hommes. Le Groupe a demandé à plusieurs reprises aux autorités malaisiennes de fournir des éclaircissements sur cette cargaison et il a appris des autorités malaisiennes quelques jours avant le dépôt du présent rapport qu’il n’y avait pas eu de vente d’armes; le Groupe est en voie de vérifi er cette information. Il a joint en annexe les documents relatifs à ladite cargaison (annexe 15). [...]»

Quelques semaines précédent sa mort, Ernest Manirumva a été mis au courant de cette situation par un sénateur en charge des questions de sécurité et membre du parti au pouvoir le CNDD-FDD M. Jean-Marie Rugira. Dans ses enquêtes, Manirumva s’était rendu au ministère de la sécurité pour demander des informations sur la dernière commande des armes et s’était mis ainsi dans le collimateur de ses assassins. Il se peut également qu’on ait utilisé des éléments internes à l’OLUCOME pour le surveiller. A-t-il contacté, pour sa recherche d’informations, le Ministère de la Défense ou même la première vice-présidence de la république ? On a vu en effet le Premier Vice-Président d’alors Yves Sahinguvu jouer un rôle clé pour l’implication du FBI américain dans les enquêtes sur l’assassinat de Manirumva. Le sénateur burundais qui lui avait fourni des informations a dû fuir le pays dans les jours qui ont suivi l’assassinat d’Ernest Manirumva, il craignait également pour sa sécurité.

Curieusement, cette piste des armes n’a jamais intéressé la justice burundaise, ni les trois commissions d’enquête. Le gouvernement n’a jamais organisé une enquête interne sur ces armes qui auraient été commandées mais qui ne seraient pas arrivées à destination. Tous les rapports sur la mort de Manirumva, tous les reportages médiatiques sur Manirumva, nombreuses déclarations faites sur Manirumva reviennent sur la question des armes commandées mais non arrivées dans les stocks sauf les documents de la justice et de la police burundaises.

La véritable question à se poser à ce niveau est si les relations ont été maintenues entre les FDLR et les autorités du Burundi. Aucune enquête crédible ne permet de répondre à la question. Certaines indications peuvent donner lieu à des pistes de réflexion. En 2013, le Burundi a exporté une quantité importante d’or au moment où seulement trois kilos auraient été déclarés à l’Office Burundais des Recettes OBR. D’où vient cette quantité d’or exporté ? La tension entre le Rwanda et la Tanzanie sur le sort des FDLR a récemment divisé en deux blocs la Communauté est-africaine, et le Burundi a pris le parti de la Tanzanie ; le Général Bunyoni (alors Chef du Cabinet Civil du Président Nkurunziza) aurait même été dépêché à Kinshasa pour discuter de la mise en place d’une nouvelle communauté Tanzanie – RDC – Burundi. Bien plus, une sorte de tension est quelque peu perceptible entre le Burundi et le Rwanda sur fond d’allégations de repli vers le Burundi d’éléments du  FDLR tout comme certaines autorités burundaises soupçonnent le Rwanda d’avoir envoyé des centaines d’espions au Burundi. Il y a par ailleurs quelques mois une rafle organisée par la police burundaise a visé particulièrement des ressortissants rwandais qui vivraient irrégulièrement au Burundi. Des tensions, des ventes, des mouvements qui renforcent le soupçon de liens qui seraient maintenus entre le centre du pouvoir burundais et les FDLR. Au moment où plusieurs sources évoquent le renforcement des relations entre certaines hautes autorités du Burundi et les FDLR, seule une enquête internationale, crédible et indépendante pourra éclaircir cette situation.

Des proches des généraux Bunyoni et Nshimirimana cités dans le dossier

Il y a lieu de s’interroger sur cet autre élément : le fait qu’on cite dans le dossier plus le Directeur Général Adjoint de la Police Nationale Gervais Ndirakobuca et non le Directeur Général d’alors le Général Fabien Ndayishimiye. Ce dernier provient de l’ancienne gendarmerie nationale tandis que le premier, de l’ancienne rébellion du CNDD-FDD, est réputé proche du Général Bunyoni. Quand celui-ci a quitté la Direction Générale de la Police pour devenir Ministre de la Sécurité Publique, il est parti au ministère avec une bonne partie des pouvoirs qui revenaient au Directeur Général qu’il était. Plusieurs directions générales ont par la suite été créées dans son ministère dépouillant ainsi le statut de véritable patron de la Police Nationale à son Directeur Général qui n’est devenu qu’un des subalternes du ministre de la sécurité. Pour besoin de s’accorder à l’accord d’Arusha de 2000, le Directeur Général de la PNB n’est pas de même origine ethnique que le Ministre de la Sécurité, ce qui fait que le ministre avait probablement moins de confiance dans un directeur général provenant de l’ancienne gendarmerie. C’est dans ce sens qu’on a souvent trouvé le nom du Directeur Général Adjoint, Gervais Ndirakobuca, plus proche du ministre, dans les missions les plus délicates. De 2013 à 2014, Gervais Ndirakobuca a par ailleurs servi comme Chef de Cabinet du Service National de Renseignement (donc Chef de Cabinet d’Adolphe Nshimirimana), une autre indication intéressante à aborder dans un autre cadre, mais qui ne manque pas de souligner la proximité qu’il y avait entre les services du Général Bunyoni et ceux du Général Nshimirimana. Intéressant enfin de noter que tous les noms d’officiers de la PNB ou du SNR cités dans l’assassinat d’Ernest Manirumva étaient tous des proches des deux généraux et continueront à se faire citer dans plusieurs autres dossiers sensibles (massacre des FNL, massacre de Gatumba, etc), dans des crimes d’assassinats à connotation politique ou dans des dossiers de corruption ou crimes économiques.

La stratégie de la peur au cœur de la gouvernance

Une question n’a jamais trouvé de réponse : pourquoi les assassins d’Ernest Manirumva n’ont pas tenu à cacher le corps du défunt ? Est-ce par mégarde ou par erreur qu’ils l’ont ramené chez lui, laissant à la vue de tous les preuves des souffrances qu’a endurées le militant anti-corruption dans les dernières heures de sa vie ? Tout semble avoir été minutieusement préparé tel qu’il faut plutôt chercher à décrypter le message caché derrière cette exposition.

De mon point de vue, au regard du comportement ultérieur du pouvoir dans d’autres dossiers sensibles, les assassins ont adressé un message clair à la société civile : ils n’avaient peur de personne et ils n’allaient plus tolérer l’intrusion dans leurs affaires. Trois dossiers avaient précédemment fait comprendre que tous les coups n’étaient pas possibles ou sans suite en présence d’une presse et d’une société civile fortes ; il s’agissait des dossiers sur la vente de l’avion présidentiel, celui du complot inventé fin 2006 pour arrêter un certain nombre de personnalités et celui du massacre des FNL à Muyinga. Le signal envoyé aux défenseurs de droits de l’homme était trop fort, certains ont commencé à avoir peur mais, effet inverse, les défenseurs sont partis de ce cas pour bâtir une stratégie de solidarité et de collaboration qu’on n’avait jamais vue au Burundi.

Cette stratégie de la terreur a été poursuivie plus tard et renforcée après les élections de 2010. Beaucoup de militants du FNL d’Agathon Rwasa ont connu une mort atroce et leurs corps ont quasiment été exposés à la vue du public. Une façon de dire à ceux qui restaient : « voici comment vous finirez si vous restez opposés à nous ».

Même si la mort de Manirumva n’a pas mis fin au courage et à la détermination des acteurs de la société civile et de la presse indépendante au Burundi, les menaces se sont multipliées sur les libertés publiques. Sur les collines et dans les villages, la population se sent surveillée et sait que tout peut arriver pour un moindre écart de langage. Beaucoup d’activistes de la société civile et de journalistes ont été harcelés à travers des convocations en justice et des menaces de mort visant les défenseurs de droits de l’homme sont régulièrement rapportés.

Evolution du centre et du comportement du pouvoir depuis l’assassinat de Manirumva

L’analyse du dossier Ernest Manirumva n’est pas seulement dans l’intérêt de la vérité sur l’assassinat ignoble d’un citoyen, probablement par les services qui devraient le protéger, c’est aussi intéressant de suivre l’évolution du centre du pouvoir depuis la mort d’Ernest. Il est presque de notoriété publique qu’au départ, en 2005, le pouvoir était en réalité dans les mains d’un commandement de six personnes (je suis tenté de dire de six généraux), à savoir : Pierre Nkurunziza, Hussein Radjabu, Adolphe Nshimirimana, Alain Guillaume Bunyoni, Evariste Ndayishimiye et Silas Ntigurirwa. Comme on dit, « quand il y a plusieurs chefs, le chef se cherche encore ». Pour plusieurs raisons, le premier à être écarté a été Hussein Radjabu dès 2007. Progressivement, deux autres ont perdu de l’influence : les généraux  Silas Ntigurirwa et Evariste Ndayishimiye. Un trio serait donc au centre du pouvoir actuel au Burundi : Pierre Nkurunziza, Alain Guillaume Bunyoni et Adolphe Nshimirimana. Les trois ont, en commun, d’avoir été à la tête des institutions soupçonnées d’avoir coordonné l’assassinat d’Ernest Manirumva en avril 2009.

En effet, deux institutions semblent avoir joué un rôle primordial sur toute la ligne : d’une part le ministère de la sécurité publique dirigé alors par le Général Alain Guillaume Bunyoni qui aurait donc commandé les armes qui ne seraient jamais arrivées et dont les cadres sont cités parmi les probables assassins de Manirumva, et, d’autre part le Service National de Renseignements dirigé par le Général Adolphe Nshimirimana et qui dépend directement du Président de la République Pierre Nkurunziza. Celui-ci, comme déjà mentionné, ne s’est jamais prononcé ni sur la question de ces armes ni sur l’assassinat d’Ernest Manirumva. Son gouvernement n’a diligenté aucune enquête sur les allégations de trafic d’armes. A ce niveau, rien ne permet de confirmer les allégations contenues dans les différents rapports, mais il est également surprenant que rien n’ait été fait pour les infirmer.

Il importe aussi de noter qu’à ce jour aucun rapport ne mentionne le nom d’Alain Guillaume Bunyoni dans la liste des personnes qui auraient joué un rôle dans l’assassinat du vice-président de l’OLUCOME. Son pouvoir a été renforcé après les élections de 2010 avec sa nomination comme Chef de Cabinet Civil du Président de la République, ce qui lui aurait permis d’avoir un mot sur les marchés publics les plus importants du pays et de contrôler tous les services gouvernementaux. Son influence s’est même étendue au service national du renseignement avec la nomination de son protégé, le Général Gervais Ndirakobuca au cabinet du Général Adolphe Nshimirimana.

Fin novembre 2014, le Président Nkurunziza a surpris l’opinion nationale et internationale en limogeant les tout puissants généraux Alain Guillaume Bunyoni et Adoplhe Nshimirimana, pratiquement numéros deux et trois de son pouvoir, répondant favorablement à une demande d’autres généraux issus du CNDD-FDD. Mais la suite a montré que les deux généraux n’avaient pas du tout perdu de leur influence sur le Président Nkurunziza et sur la réalité du pouvoir. Par ailleurs les généraux Ndirakobuca et Sagaba dont les noms ont différemment été cités dans le dossier Manirumva ont tous été affectés au cabinet du Président de la République.

Le trio continue sa route vers l’enrichissement, la terreur et le contrôle total du pouvoir

Une des caractéristiques du trio au centre du pouvoir est l’accumulation d’une richesse démesurée que certaines organisations (OLUCOME et PARCEM notamment) taxent d’illicite. Des soupçons portent sur des actes comme : accumulation d’immeubles et véhicules très chers, construction de stades de football appartenant au président, participation au capital de plusieurs entreprises, contrôle de l’extraction artisanale de l’or burundais sans payement de taxes et impôts, exploitation d’étendues importants de champs ou de terrains, profits sur les communications téléphoniques venant de l’extérieur, des membres du trio participeraient à différentes formes de commerce et seraient très riches. Aucune enquête crédible n’a porté sur l’ensemble de cette situation. Les services publics sont dans la totale impossibilité de contrôler ces situations et le pays est dans une telle situation qu’il faudrait plusieurs Ernest Manirumva qui auraient le courage d’enquêter sur autant de dossiers et qui risqueraient de connaitre le sort tragique du militant anti-corruption.

Depuis l’assassinat d’Ernest Manirumva, une stratégie globale de la terreur a été élaborée et mise en œuvre dans différents autres dossiers. Toutes les institutions républicaines sont sous la coupe du trio au centre du pouvoir depuis les élections de 2010, aucune ne peut mettre en cause ses décisions, ni le contrôler ou bien arrêter ses abus. Quelques structures privées leur échappent encore dans la société civile, la presse, l’église et le secteur privé. Une course vers la diabolisation, la création des doublons et l’affrontement brutal a été lancée depuis plusieurs mois. Le recours à la corde ethnique pour embrigader les esprits moins lucides est devenu systématique ; la menace de mort, d’emprisonnement ou de licenciement est devenue un outil efficace pour la soumission de la majorité des citoyens.

Bien plus grave, le trio contrôlerait aujourd’hui une milice importante formée militairement et disposerait d’un arsenal important d’armes. L’année dernière, des allégations d’entrainements paramilitaires et d’armement de jeunes imbonerakure ont été émises sans qu’elles soient suivies d’une enquête gouvernementale ou d’une institution indépendante crédible. Un dépôt d’armes a été découvert en décembre 2014 à Buterere dans une grande maison appartenant au Général Adolphe Nshimirimana et ont finalement été reconnues comme appartenant au service national de renseignement après plusieurs heures de tergiversations. Certains media n’ont pas hésité à publier que ces armes étaient plutôt destinées aux jeunes imbonerakure. Depuis, aucune semaine ne passe sans que de nouveaux soupçons d’entrainements et d’armement des imbonerakure ne soient émis, notamment dans l’objectif d’imposer par la terreur le troisième mandat du Président Nkurunziza.

Craignant pour sa survie, le même trio planifie et défend, contre vents et marées, le projet du troisième mandat du Président Nkurunziza. Rien ne semble pouvoir l’arrêter sur cette voie suicidaire : ni le risque de désintégration des forces de sécurité du Burundi, ni la destruction totale de son parti d’origine le CNDD-FDD, ni la menace d’une guerre civile. Aucun conseil ne touche le trio, aucune menace ne lui fait peur : il est convaincu que la continuité du pouvoir Nkurunziza est la seule garantie de survie du pouvoir illimité et incontrôlé du trio.

Le trio va-t-il arriver à imposer le troisième mandat de Pierre Nkurunziza ? En cas d’échec, le trio va-t-il imposer la candidature d’un autre membre du trio, en l’occurrence le Général Alain Guillaume Bunyoni, ou tout simplement ce dernier va-t-il finir par s’imposer contre ses compagnons du trio, d’autant plus que son nom n’est encore cité dans aucun rapport ? Peut-on espérer plutôt la victoire du peuple burundais et de la démocratie burundaise contre les manigances de ce trio ? Les mois qui viennent nous en diront long. Et le premier pas vers la victoire du peuple et de la démocratie ne sera que le refus du troisième mandat de Pierre Nkurunziza !

Entretemps, Ernest Manirumva attend la justice…

Comme un des responsables de la campagne Justice pour Ernest Manirumva, j’ai souvent été confrontée à une question difficile : « pourquoi cette focalisation particulière sur l’assassinat d’Ernest Manirumva dans un pays qui en a connu des centaines de milliers, dont celui d’un Président de la République démocratiquement élu ? »

Il n’a jamais été facile de répondre à cette question, surtout avec la charge ethnique qu’elle comportait, certains estimant qu’on s’acharnait sur le dossier parce qu’il impliquerait des dirigeants (des libérateurs) hutu qui auraient assassiné un tutsi (ce qui est d’ailleurs faux comme je l’ai mentionné plus haut).  Une fois, la question m’a été posée sur Rema FM par le député CNDD-FDD Rémy Barampama, j’ai juste répondu : « Honorable, vous me faites l’honneur de croire que vous avez juste attendu, dans votre position de loin supérieure à la mienne, ma demande pour ouvrir le dossier de l’assassinat du Président Ndadaye. Si vous n’aviez attendu que ma voix, eh ben j’exprime le vœu d’une enquête crédible sur l’assassinat du Président et agissez vite ! » Une autre fois sur RPA j’ai répondu à un simple citoyen de Buraza : « mon ami, si on assassine votre enfant ce soir est-ce que vous direz qu’il faut attendre l’aboutissement de l’enquête sur l’assassinat du Président Ndadaye avant toute enquête sur l’assassinat de votre enfant ? » Je savais bien sûr que ces réponses ne répondaient pas à la curiosité de mes auditeurs.

L’assassinat du Vice-Président de l’Olucome est déterminant sur l’avenir de la démocratie burundaise. Un citoyen a probablement été assassiné par des services chargés de le protéger ; il avait régulièrement payé l’impôt pour le fonctionnement de ces services. On a voulu le faire taire sur un dossier qui menace la stabilité du Burundi et de la région. Les pratiques mafieuses qu’il voulait dénoncer se sont probablement renforcées depuis six ans et menacent désormais l’existence même de la nation burundaise. A partir de l’assassinat de Manirumva, beaucoup d’autres citoyens burundais ont été utilisés et éliminés, la justice est neutralisée, les libertés publiques sont gravement menacées et un petit groupe d’individus est en train d’étendre sa mainmise sur les ressorts de l’économie nationale et s’approprie progressivement la souveraineté du peuple burundais. Ce n’est plus l’assassinat d’un homme, mais plutôt de tout un peuple !

La rédemption ou le redressement passera surement par la réhabilitation d’Ernest Manirumva. Par la vérité et la justice.

Cette voie impose notamment :

-       -  Une enquête internationale, indépendante et crédible sur les relations entre les autorités burundaises et les leaders du FDLR ;
-   -  Une enquête crédible sur l’importation des armes par le ministère de la sécurité publique et leur destination finale ;
-  -   Une enquête crédible sur l’assassinat du Capitaine Pacifique Ndikuriyo ainsi que la disparition de certaines personnes notamment attachées à la sécurité du Colonel David Nikiza (Nzisabira, Icoyitungiye, etc) et du Général Gervais Ndirakobuca dont son chauffeur ;
-     -  Une enquête crédible sur l’exécution du policier Jackson Ndikuriyo ;
-   -   Les devoirs complémentaires contenus dans le rapport de la troisième commission d’enquête et celui du FBI ;
-  -  Une enquête internationale et crédible sur l’origine de l’or et des autres minerais exportés par le Burundi ces dernières années ;
-  -  L’audition du policier Juvénal Havyarimana, du sénateur Jean-Marie Rugira et du Général Germain Niyoyankana.

Beaucoup de phrases de ce texte sont au conditionnel. Elles méritent d’être précisées par une enquête sérieuse.



Commentaires

Anonyme a dit…
Salut à tous. Cet article met en lumière beaucoup de ténèbres qui s'abbattent sur le Burundi en ces jours. Ceci mérite l'attention de la Communauté Internationale, si vraiment on veut résoudre la crise burundaise. Et bien sur, le troisième mandat ne faciliterait pas du tout la tache.
Merci pour votre travail de citoyen responsable.
Anonyme a dit…
Merci d'avoir révélé ces informations. On ne se rend pas compte de l'ampleur de la situation, et le cas d'Ernest Manirumva nous en donne une indication (un texte aussi long sur le marché central brûlé ou encore sur l'exploitation des minerais pourrait certainement être écrit).

Le trio est prêt à TOUT.

Reste à savoir ce qu'on doit faire. Laisserons-nous notre pays couler? Que pouvons-nous encore faire, sachant que eux ont des armes et ont la gâchette si facile? Peux-t-on encore les combattre sans violence? Comment ouvrir les yeux du burundais sur la colline qui continue à croire au discours de Nkurunziza???

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